La vision d’Aftermetoo est un monde où chaque personne peut s’épanouir, sans être freinée par le harcèlement fondé sur le genre au travail.

Ce n’est pas le monde dans lequel nous vivons.

Le harcèlement fondé sur le genre au travail (HFGT) n’a pas seulement des effets émotionnels. Il touche aussi les carrières. Et quand une carrière est touchée, les revenus le sont aussi. Avec le temps, ces effets financiers s’accumulent. Pour plusieurs personnes, ils sont importants et permanents.

Même si aucune base de données canadienne ne mesure actuellement le coût financier à vie du harcèlement sexuel au travail, un vaste ensemble de recherches américaines s’est penché sur ses impacts économiques. Les constats sont clairs et cohérents : le harcèlement agit comme un événement qui perturbe une carrière, comparable à une blessure grave, une maladie sérieuse, une incarcération ou d’autres chocs majeurs de la vie.

Le harcèlement comme interruption de carrière

Les premières années de la vie professionnelle — généralement la vingtaine et le début de la trentaine — sont habituellement une période d’emploi stable et de progression salariale. C’est à ce moment que les personnes accumulent des qualifications, développent leur réseau professionnel et se positionnent pour une croissance de revenus à long terme. Les augmentations salariales obtenues durant cette période s’additionnent au fil du temps et forment la base des revenus futurs, des promotions et de l’épargne-retraite.

C’est aussi la période où les personnes, en particulier les femmes et les personnes de genre non conforme, sont le plus à risque de vivre du harcèlement au travail.

Les recherches suggèrent que lorsque le harcèlement survient à ce stade précoce de la carrière, il agit comme ce que les chercheurs appellent un événement « cicatrisant ». Les personnes qui vivent du harcèlement sont beaucoup plus susceptibles de quitter leur emploi prématurément que celles qui n’en vivent pas. Une étude majeure a révélé que les femmes qui déclarent du harcèlement sexuel sont plus de six fois plus susceptibles de quitter leur emploi. Lorsque les personnes quittent en raison du harcèlement, elles vivent souvent une période de chômage ou de sous-emploi. Même lorsqu’elles réintègrent rapidement le marché du travail, elles acceptent souvent des postes de moindre qualité ou moins bien rémunérés.

Ces perturbations précoces modifient la trajectoire des revenus à long terme. Les augmentations perdues ne sont pas seulement perdues pour l’année en question ; elles diminuent la base sur laquelle les hausses futures auraient été calculées. Sur des décennies, l’écart s’amplifie.

Les représailles et le coût de signaler

Plusieurs personnes pensent qu’un signalement formel règlera le problème. En réalité, signaler peut entraîner de nouveaux risques.

Les recherches estiment qu’une proportion importante des personnes qui signalent du harcèlement sexuel subissent des représailles. Les représailles peuvent être évidentes : congédiement, rétrogradation, refus de quarts de travail ou blocage de promotions. Elles peuvent aussi être plus subtiles. Une personne peut être perçue comme « difficile », « perturbatrice » ou « pas une joueuse d’équipe ». Ses occasions d’avancement peuvent se réduire. Les évaluations de rendement peuvent changer. Les relations professionnelles peuvent se refroidir.

Même lorsqu’il n’y a pas de sanction officielle, les dommages à la réputation peuvent affecter les revenus à long terme. L’avancement dépend non seulement des qualifications formelles, mais aussi du parrainage informel, de la bonne volonté et de l’accès aux réseaux. Quand ces éléments diminuent, la mobilité vers le haut diminue aussi.

Les effets financiers des représailles se manifestent souvent graduellement. Ils ne sont pas toujours visibles dans le revenu d’une seule année, mais ils transforment une carrière avec le temps.

Quitter un secteur et pertes de revenus à long terme

Dans les secteurs où le harcèlement est fréquent, certaines personnes choisissent de quitter complètement le domaine. Les recherches indiquent que lorsque des personnes quittent des secteurs à prédominance masculine et mieux rémunérés à cause du harcèlement, elles se dirigent souvent vers des secteurs moins payants. Ce n’est généralement pas un choix de mode de vie. C’est une stratégie pour réduire les risques et se protéger.

Des études américaines estiment que le coût à vie pour une femme forcée de quitter un secteur bien rémunéré en raison du harcèlement peut atteindre environ 1,3 million de dollars américains. Ces estimations incluent la perte de croissance salariale, les promotions manquées, le départ du secteur et les effets cumulatifs à long terme. Même s’il n’existe pas d’estimation comparable au Canada, les dynamiques du marché du travail sont similaires.

Quitter un secteur a des conséquences structurelles. Certains domaines offrent des salaires plus élevés, de meilleurs avantages sociaux et une croissance de revenus plus forte à long terme. Être forcé de quitter ces secteurs en raison du harcèlement représente non seulement un recul temporaire, mais un changement permanent de trajectoire économique.

Conséquences financières immédiates

Les dommages économiques liés au HFGT ne sont pas seulement à long terme. Pour certaines personnes, l’impact financier est immédiat et grave.

Une perte d’emploi imprévue peut interrompre les revenus sans avertissement. Même de courtes périodes sans emploi peuvent déstabiliser les personnes qui vivent d’un chèque de paie à l’autre. Les frais juridiques, la thérapie, les médicaments, les frais de déménagement et les dépenses liées à la sécurité personnelle peuvent ajouter une pression financière supplémentaire.

Pour les personnes en emploi précaire ou à faible salaire, même de petites interruptions peuvent entraîner une série de conséquences. Les paiements manqués entraînent des frais de retard et des taux d’intérêt plus élevés. La cote de crédit peut baisser. Les soldes de prêts étudiants peuvent augmenter. Des véhicules peuvent être saisis. Le logement peut devenir instable. Les effets financiers sont particulièrement durs pour les personnes sans épargne ou sans soutien familial.

Dans ces situations, le harcèlement ne réduit pas seulement les revenus futurs ; il fragilise la sécurité actuelle.

Sécurité économique à long terme

Avec le temps, les effets financiers cumulés du harcèlement au travail peuvent façonner toute la vie économique d’une personne. Les périodes de chômage réduisent les revenus à vie. Les emplois moins payants diminuent les cotisations à la retraite. Les promotions retardées affectent le calcul des pensions. Quitter un secteur peut plafonner définitivement le potentiel de revenus.

En moyenne, les femmes prennent déjà leur retraite avec moins de richesse que les hommes. Les périodes hors du marché du travail, la croissance salariale plus lente et les parcours professionnels interrompus élargissent encore cet écart. Les conséquences à long terme peuvent inclure une retraite retardée, une sécurité financière réduite à la retraite et une capacité diminuée de transmettre du patrimoine aux générations suivantes.

Ce ne sont pas des pertes abstraites. Elles touchent la stabilité du logement, la capacité de prendre soin des autres et l’autonomie à un âge avancé.

Le préjudice est structurel, pas stratégique

Les dommages financiers causés par le harcèlement ne dépendent pas du fait qu’une personne signale, confronte, reste ou quitte. Les réactions des personnes sont des stratégies rationnelles dans des systèmes contraignants.

Certaines restent et absorbent le préjudice en silence. Certaines signalent et subissent des représailles. Certaines quittent et acceptent un salaire plus bas pour être en sécurité. Certaines changent de secteur. Aucune de ces stratégies ne protège de façon fiable le revenu.

Les pertes financières découlent de structures de travail qui ne préviennent pas le harcèlement et qui protègent souvent les institutions plutôt que les personnes. Les pertes économiques ne sont pas le résultat de mauvaises décisions prises par les personnes qui vivent du harcèlement. Elles sont des conséquences prévisibles de systèmes qui ne fonctionnent pas comme ils le devraient.

Conclusion

Le harcèlement fondé sur le genre au travail est souvent présenté comme un problème culturel ou interpersonnel. C’est aussi un problème économique.

Il influence la croissance salariale, la stabilité d’emploi, la participation à certains secteurs et la sécurité à la retraite. Il peut modifier les revenus à vie d’une personne de centaines de milliers — et parfois de plus d’un million — de dollars. Il peut déstabiliser à court terme et réduire la sécurité économique à long terme.

Le préjudice financier n’est pas accessoire. C’est l’une des principales façons dont le harcèlement au travail limite la capacité des personnes à s’épanouir.

C’est dans ce contexte que s’inscrit notre travail.

Annexe : Bibliographie

Cowhey, Maureen R. 2019. Measuring the Economic Costs of Workplace Sexual Harassment on Women. Scripps Senior Theses.

Institute for Women’s Policy Research and Time’s Up Foundation. 2021. Paying Today and Tomorrow: Charting the Financial Costs of Workplace Sexual Harassment.

Limiting Our Livelihoods: The Cumulative Impact of Sexual Harassment on Women’s Careers. 2019. American Association of University Women. November.

McLaughlin, Heather, Christopher Uggen, and Amy Blackstone. 2017. “The Economic and Career Effects of Sexual Harassment on Working Women.” Gender & Society 31 (3): 333–358. https://doi.org/10.1177/0891243217704631

National Partnership for Women & Families. 2023. Sexual Harassment and the Gender Wage Gap. https://nationalpartnership.org/wp-content/uploads/2023/02/sexual-harassment-and-the-gender-wage-gap.pdf